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Chapitre XVI. Les beaux langes ont menti

02:47 | 18/10/2019

Toutes mes avances, mes frères Allen et Ned n’avaient jamais répondu que par une antipathie hargneuse, et tout ce que j’avais voulu faire pour eux, ils l’avaient mal accueilli : évi – demment je n’étais pas un frère à leurs yeux.

Après l’aventure de Capi, la situation se dessina nettement entre nous, et je leur signifiai, non en paroles, puisque je ne sa – vais pas m’exprimer facilement en anglais, mais par une panto – mime vive et expressive, où mes deux poings jouèrent le princi – pal rôle, que s’ils tentaient jamais la moindre chose contre Capi, ils me trouveraient là pour le défendre ou le venger.

N’ayant pas de frères, j’aurais voulu avoir des sœurs ; mais Annie, l’aînée des filles, ne me témoignait pas de meilleurs sen – timents que ses frères ; comme eux, elle avait mal reçu mes avances, et elle ne laissait point passer de jour sans me jouer quelque mauvais tour de sa façon, ce à quoi, je dois le dire, elle était fort ingénieuse.

Repoussé par Allen et par Ned, repoussé par Annie, il ne m’était resté que la petite Kate, qui avec ses trois ans était trop jeune pour entrer dans l’association de ses frères et de sa sœur ; elle avait donc bien voulu se laisser caresser par moi, d’abord parce que je lui faisais faire des tours par Capi, et plus tard, lorsque Capi me fut rendu, parce que je lui apportais les bon – bons, les gâteaux, les oranges que dans nos représentations les enfants nous donnaient d’un air majestueux en nous disant :

Pour le chien ». Donner des oranges au chien, cela n’était peut – être pas très – sensé, mais je les acceptais avec reconnais – sance, car elles me permettaient de gagner ainsi les bonnes grâ – ces de miss Kate.

Ainsi de toute ma famille, cette famille pour laquelle je me sentais tant de tendresse dans le cœur lorsque j’étais débarqué en Angleterre, il n’y avait que la petite Kate qui me permettait de l’aimer ; mon grand – père continuait à cracher furieusement de mon côté toutes les fois que je l’approchais ; mon père ne s’occupait de moi que pour me demander chaque soir le compte de notre recette ; ma mère, le plus souvent n’était pas de ce monde ; Allen, Ned et Annie me détestaient, seule Kate se lais – sait caresser, encore n’était – ce que parce que mes poches étaient pleines.

Quelle chute !

Aussi dans mon chagrin, et bien que tout d’abord j’eusse repoussé les suppositions de Mattia, en venais – je à me dire que si vraiment j’étais l’enfant de cette famille on aurait pour moi d’autres sentiments que ceux qu’on me témoignait avec si peu de ménagement, alors que je n’avais rien fait pour mériter cette indifférence ou cette dureté.

Quand Mattia me voyait sous l’influence de ces tristes pen – sées, il devinait très – bien ce qui les provoquait, et alors il me disait, comme s’il se parlait à lui – même :

– Je suis curieux de voir ce que mère Barberin va te répon – dre.

Pour avoir cette lettre qui devait m’être adressée « poste restante », nous avions changé notre itinéraire de chaque jour, et au lieu de gagner Holborn par West – Smith – Field, nous des – cendions jusqu’à la poste. Pendant assez longtemps, nous fîmes cette course inutilement, mais à la fin, cette lettre si impatiem – ment attendue nous fut remise.

L’hôtel général des postes n’est point un endroit favorable

la lecture ; nous gagnâmes une allée dans une ruelle voisine, ce qui me donna le temps de calmer un peu mon émotion, et là enfin, je pus ouvrir la lettre de mère Barberin, c’est – à – dire la lettre qu’elle avait fait écrire par le curé de Chavanon :

Mon petit Rémi,

Je suis bien surprise et bien fâchée de ce que ta lettre m’apprend, car selon ce que mon pauvre Barberin m’avait tou – jours dit aussi bien après t’avoir trouvé avenue de Breteuil, qu’après avoir causé avec la personne qui te cherchait, je pen – sais que tes parents étaient dans une bonne et même dans une grande position de fortune.

Cette idée m’était confirmée par la façon dont tu étais habillé lorsque Barberin t’a apporté à Chavanon, et qui disait bien clairement que les objets que tu portais appartenaient à la layette d’un enfant riche. Tu me demandes de t’expliquer com – ment étaient les langes dans lesquels tu étais emmailloté ; je peux le faire facilement car j’ai conservé tous ces objets en vue de servir à ta reconnaissance le jour où l’on te réclamerait, ce qui selon moi devait arriver certainement.

Mais, d’abord, il faut te dire que tu n’avais pas de langes ; si je t’ai parlé quelquefois de langes, c’est par habitude et parce que les enfants de chez nous sont emmaillotés. Toi, tu n’étais pas emmailloté ; au contraire tu étais habillé ; et voici quels étaient les objets qui ont été trouvés sur toi : un bonnet en den – telle, qui n’a de particulier que sa beauté et sa richesse ; une brassière en toile fine garnie d’une petite dentelle à l’encolure et aux bras ; une couche en flanelle, des bas en laine blanche ; des chaussons en tricot blanc, avec des bouffettes de soie ; une lon – gue robe aussi en flanelle blanche, et enfin une grande pelisse à capuchon en cachemire blanc, doublée de soie, et en dessus or – née de belles broderies.

Tu n’avais pas de couche en toile appartenant à la même layette, parce qu’on t’avait changé chez le commissaire de police où l’on avait remplacé la couche par une serviette ordinaire.

Enfin, il faut ajouter aussi qu’aucun de ces objets n’était marqué, mais la couche en flanelle et la brassière avait dû l’être, car les coins où se met ordinairement la marque avaient été coupés, ce qui indiquait qu’on avait pris toutes les précautions pour dérouter les recherches.

Voilà, mon cher Rémi, tout ce que je peux te dire. Si tu crois avoir besoin de ces objets, tu n’as qu’à me l’écrire ; je te les enverrai.

Ne te désole pas, mon cher enfant, de ne pouvoir pas me donner tous les beaux cadeaux que tu m’avais promis ; ta vache achetée sur ton pain de chaque jour vaut pour moi tous les ca – deaux du monde. J’ai du plaisir de te dire qu’elle est toujours en bonne santé ; son lait ne diminue pas, et, grâce à elle, je suis maintenant à mon aise ; je ne la vois pas sans penser à toi et à ton bon petit camarade Mattia.

Tu me feras plaisir quand tu pourras me donner de tes nouvelles, et j’espère qu’elles seront toujours bonnes : toi si ten – dre et si affectueux, comment ne serais – tu pas heureux dans ta famille, avec un père, une mère, des frères et des sœurs qui vont t’aimer comme tu mérites de l’être ?

Adieu, mon cher enfant, je t’embrasse affectueusement.

Ta mère nourrice,

Ve »

La fin de cette lettre m’avait serré le cœur : pauvre mère Barberin, comme elle était bonne pour moi ! parce qu’elle m’ai – mait, elle s’imaginait que tout le monde devait m’aimer comme elle.

– C’est une brave femme, dit Mattia, elle a pensé à moi ; mais quand elle m’aurait oublié, cela n’empêcherait pas que je la remercierais pour sa lettre ; avec une description aussi com – plète, il ne faudra pas que master Driscoll se trompe dans l’énumération des objets que tu portais lorsqu’on t’a volé.

– Il peut avoir oublié.

– Ne dis donc pas cela : est – ce qu’on oublie les vêtements qui habillaient l’enfant qu’on a perdu, le jour où on l’a perdu, puisque ce sont ces vêtements qui doivent le faire retrouver ?

– Jusqu’à ce que mon père ait répondu, ne fais pas de sup – positions, je te prie.

– Ce n’est pas moi qui en fais, c’est toi qui dis qu’il peut avoir oublié.

– Enfin, nous verrons.

Ce n’était pas chose facile que de demander à mon père de me dire comment j’étais vêtu lorsque je lui avais été volé. Si je lui avais posé cette question tout naïvement, sans arrière – pensée, rien n’aurait été plus simple ; mais il n’en était pas ainsi, et c’était justement cette arrière – pensée, qui me rendait timide et hésitant.

Enfin un jour qu’une pluie glaciale nous avait fait rentrer de meilleure heure que de coutume, je pris mon courage, et je mis la conversation sur le sujet qui me causait de si poignantes angoisses.

Au premier mot de ma question, mon père me regarda en face, en me fouillant des yeux, comme il en avait l’habitude lorsqu’il était blessé par ce que je lui disais, mais je soutins son regard plus bravement que je ne l’avais espéré lorsque j’avais pensé à ce moment.

Je crus qu’il allait se fâcher et je jetai un coup d’œil inquiet du côté de Mattia, qui nous écoutait sans en avoir l’air, pour le prendre à témoin de la maladresse qu’il m’avait fait risquer ; mais il n’en fut rien ; le premier mouvement de colère passé, il se mit à sourire ; il est vrai qu’il y avait quelque chose de dur et de cruel dans ce sourire, mais enfin c’était bien un sourire.

– Ce qui m’a le mieux servi pour te retrouver, dit – il, ç’a été la description des vêtements que tu portais au moment où tu nous a été volé : un bonnet en dentelle, une brassière en toile garnie de dentelles, une couche et une robe en flanelle, des bas de laine, des chaussons en tricot, une pelisse à capuchon en ca – chemire blanc brodé : j’avais beaucoup compté sur la marque de ton linge F. D., c’est – à – dire Francis Driscoll qui est ton nom, mais cette marque avait été coupée par celle qui t’avait volé et qui par cette précaution espérait bien empêcher qu’on te décou – vrît jamais ; j’eus à produire aussi ton acte de baptême que j’avais relevé à ta paroisse, qu’on m’a rendu, et que je dois avoir encore.

Disant cela, et avec une complaisance qui était assez extra – ordinaire chez lui, il alla fouiller dans un tiroir et bientôt il en rapporta un grand papier marqué de plusieurs cachets qu’il me donna.

Je fis un dernier effort :

– Si vous voulez, dis – je, Mattia va me le traduire.

– Volontiers.

De cette traduction, que Mattia fit tant bien que mal, il ré – sultait que j’étais né un jeudi deux août et que j’étais fils de Pa – trick Driscoll et de Margaret Grange, sa femme.

Que demander de plus ?

Cependant Mattia ne se montra pas satisfait, et le soir, quand nous fûmes retirés dans notre voiture, il se pencha en – core à mon oreille comme lorsqu’il avait quelque chose de secret me confier.

– Tout cela c’est superbe, me dit – il, mais enfin cela n’expli – que pas comment Patrick Driscoll, marchand ambulant, et Mar – garet Grange, sa femme, étaient assez riches pour donner à leur enfant des bonnets en dentelle, des brassières garnies de dentel – les, et des pelisses brodées ; les marchands ambulants ne sont pas si riches que ça.

– C’est précisément parce qu’ils étaient marchands que ces vêtements pouvaient leur coûter moins cher.

Mattia secoua la tête en sifflant, puis de nouveau me par – lant à l’oreille :

– Veux – tu que je te fasse part d’une idée qui ne peut pas me sortir de la tête : c’est que tu n’es pas l’enfant de master Driscoll, mais bien l’enfant volé par master Driscoll.

Je voulus répliquer, mais déjà Mattia était monté dans son lit.

 

 

 



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